Rosemarie Asch : athlète et femme d'exception

Chronique publié dans le Tennis-mag#106 - Avril 2017

Par Éliane Cantin / Entrevue réalisée par Andréanne Martin en collaboration avec Éliane Cantin 

 

C’est au Club de tennis Île des Sœurs (IDS) que nous donne rendez-vous Rosemarie Asch, dite Rosie, en ce mardi matin, 8 h 30. Armées d’une caméra et d’une liste de questions, nous nous pointons, Andréanne [Martin] et moi, le bout du nez sur les terrains de terre battue où une femme svelte au corps athlétique écoute attentivement les conseils de son entraîneure, avant de s’élancer pour servir à toute allure. 

 

Interloquée, je demande à ma collègue et ancienne entraîneure au Club IDS, « C’est elle Rosie Asch? »

 

On m’avait bien dit que je viendrais à la rencontre d’une femme de 86 ans qui est championne du monde de tennis dans sa catégorie d’âge et qui est tellement en forme que, l’été, elle se promène en bicyclette dans les rues de Montréal. J’avais donc certaines attentes, j’en conviens. Mais de là à voir une femme de cet âge manier aussi bien la raquette et bouger aussi dynamiquement sur le terrain, j’en tombais des nues!

 

« Nice to meet you! », me décroche-t-elle, avant de se retourner vers son entraîneure de toujours, Pauline Lafrenière, pour continuer sa leçon qui n’est pas encore terminée.

 

Nous nous installons discrètement sur le côté du terrain et en profitons pour capturer quelques-uns de ses meilleurs coups. Un croisé par ici, un décroisé par là, et tiens, pourquoi pas un passing en parallèle, le tout conclu par un « come on! » bien senti.

 

Mais qui est donc cette femme qui, à 86 ans, est encore en mesure de jouer au tennis de la sorte?

 

« Déterminée, positive et amoureuse de la vie… Son énergie est renversante. »

 

Rosemarie Schutz est née à Montréal, le 15 novembre 1930, de parents allemands. Enfant, elle pratique le tennis de façon récréative, sans toutefois suivre de cours. Elle s’illustre plutôt en ski alpin, représentant même le Canada aux Jeux olympiques d’Oslo, en Norvège, en 1952. Puis, à 24 ans, elle marie Robert Asch, Bobby pour les intimes, avec qui elle aura quatre enfants. « Mon travail a été d’élever mes enfants, affirme-t-elle. C’était comme ça dans le temps. »

 

Un travail qui, on s’en doute, l’occupe à plein temps. Passent donc 20 ans sans qu’elle touche une raquette de tennis. « Je ne pensais même pas à jouer. J’élevais mes enfants. Mais quand ils ont atteint un certain âge, Bobby et moi avons recommencé à frapper des balles. Éventuellement, on a pris part aux programmes des clubs de l’Île des Soeurs, Rockland, Côtede- Liesse. Puis, je me suis mise à jouer dans la ligue de Tennis féminin interclub de Montréal (TFIM). C’est à ce moment que je me suis vraiment mise à jouer au tennis. Et à finalement suivre des cours. » 

 

Des cours qui, ajoutés à son passé d’athlète et à sa détermination, l’amèneront à s’améliorer au point où elle participera à ses premiers Championnats du monde de tennis pour vétérans (individuels et en équipe) en 1991. À ce jour, elle n’aura manqué que trois éditions de ce rendez-vous annuel, duquel elle est sortie, au total, avec 11 médailles d’or autour du cou.

 

LÂCHER-PRISE

« Tu sais que tu es un modèle pour bien des gens? », lui lance ma collègue alors que nous discutons après sa séance d’entraînement. « Je suis un modèle parce que je suis vieille! », répond-elle du tac au tac. Décidément, Rosie n’est pas friande de compliments, elle qui n’est pas non plus folle à l’idée que je la photographie. Et pourtant, nombreux sont ceux à la prendre en exemple et pas seulement parce qu’elle a vu passer 86 printemps. Rosie Asch ne joue pas au tennis pour faire l’étalage de ses habiletés athlétiques, ni de ses médailles ou de sa vitalité. Rosie joue au tennis parce que, foncièrement, elle aime le tennis.

 

« Rosie Asch ne joue pas au tennis pour faire l’étalage de ses habiletés athlétiques, ni de ses médailles ou de sa vitalité. Rosie joue au tennis parce que, foncièrement, elle aime le tennis. »

 

Lorsqu’il fut le temps pour Rosie de descendre de niveau de compétition dans la ligue TFIM, l’octogénaire n’a pas une seconde envisagé de laisser tomber la discipline. « S’il fallait que je descende de niveau pour continuer à jouer, alors c’était sûr que j’allais le faire. Plusieurs personnes jouent pour essayer de monter de niveau, ils ne pensent qu’à ça. Ils ne vivent pas dans le moment présent, le moment où l’on joue au tennis », soutient-elle.

 

Et puis, quand on demande à Rosie ce que le tennis lui a apporté, elle nous épargne les fla-flas. « Ce que le tennis m’a apporté, c’est l’amitié », affirme-t-elle catégoriquement. Elle est d’ailleurs bien nostalgique du temps où elle compétitionnait avec Huguette Fontaine – qui a fait ses adieux au tennis en 2013, à la suite d’un accident vasculaire cérébral. Ensemble, elles avaient notamment remporté les honneurs en double aux Championnats mondiaux de 2011.

 

« Ce qui me dérange, encore aujourd’hui, c’est que je m’ennuie d’Huguette. On était de bonnes amies, de bonnes compétitrices. J’étais meilleure en simple, elle était meilleure en double, se remémore-t-elle. Ce n’est plus la même chose sans elle! Tout le monde est tellement plus jeune que moi, elle était ma consoeur. »

 

N’empêche, Rosie rapplique de trois à cinq fois par semaine au Club de tennis Île des Soeurs l’hiver, et au Club de tennis Mont-Royal l’été. Non seulement y suit-elle des cours, mais elle y joue des matchs et y encourage son équipe du TFIM. Elle est d’ailleurs formelle : elle ne peut nous accorder plus de 45 minutes; elle doit aller encourager ses coéquipières qui jouent un match tout à l’heure.

 

Cela crève les yeux, Rosie est incroyablement humble. Mais pas que. Cette femme est optimiste et farouchement déterminée à croquer dans tout ce que la vie a à lui offrir, et ce, en dépit des épreuves qu’elle aura dû traverser, dont le décès – des suites d’un cancer – de l’une de ses filles.

 

Outre le tennis, cette flexitarienne est bénévole pour le Cercle canadien des femmes de Montréal, où elle est responsable de l’adhésion des membres. Avant cette implication, elle donnait également de son temps à La Bibliothèque des jeunes de Montréal. « Il n’y a jamais assez d’heures dans une journée! J’aime lire. Je suis également un cours sur l’Iran à La communauté d’apprentissage continue de McGill. Et puis, je dois aussi m’occuper de ma famille. J’ai 11 petits-enfants! », s’exclame-t-elle.

 

Déterminée, positive et amoureuse de la vie… Son énergie est renversante.

 

La spiritualité aurait-elle quelque chose à avoir là-dedans? « Je viens tout juste de lire le livre «The Untethered Soul» [L’âme délivrée] de Michael A Singer et c’est au sujet du lâcherprise, répond-elle. Je n’ai jamais été du genre à me fâcher quand, par exemple, mon mari me disait quelque chose que je n’aimais pas… Je n’apprécie pas les gens qui sont rancuniers et qui entretiennent du ressentiment envers les autres ou le passé. J’ai toujours laissé les choses aller… Et ils disent que c’est d’être spirituelle. Alors, peut-être que je le suis. »

 

Et parlant de laisser les choses aller, combien de temps pense-t-elle jouer au tennis encore? « Je n’ai jamais pensé arrêter. Je suis en santé, pourquoi est-ce que je devrais arrêter? »